Pourquoi les DJ (re)jouent de plus en plus sur vinyle ?

Alors que les grandes marques telles que Pioneer ou Denon se livrent une bataille sur le marché du matériel DJ pour offrir de plus en plus de nouvelles technologies avec des musiques qui tournent sur des formats dématérialisés, de nombreux DJ reviennent depuis quelques années aux origines : le vinyle.

Le vinyle est un support qui permet d’écouter de la musique et n’a donc pas vocation, à l’origine, à être mixé. C’est seulement à la fin des années 60 et au début des années 70 que les discothèques commencent à enchaîner la musique en continu, donnant lieu à l’apparition du Disc-Jockey (DJ). Les années 80 voient apparaître le Compact Disc (CD) et ce n’est qu’en 1994 que Pioneer lance le CDJ-500, un lecteur CD destiné aux DJ pouvant donc remplacer les platines vinyles traditionnelles. Petit à petit, le vinyle est abandonné au profit du CD, considéré comme plus pratique à transporter, mais qui permet surtout de graver directement sa musique dessus sans avoir à attendre le pressage d’un vinyle, facilitant ainsi considérablement la transmission et la diffusion de la musique.

Puis, en 2009, vient une nouvelle révolution, Pioneer sort la CDJ-2000 permettant de charger sa musique via un nouveau logiciel, “Rekordbox”. La musique peut désormais être jouée depuis une clef USB préparée en amont des sets, sans ordinateur. Cette mécanique remplace petit à petit le CD, qui avait lui-même contribué à faire disparaître le vinyle quelques années auparavant. Aujourd’hui, nous voyons apparaître du matériel DJ permettant même de jouer de la musique en streaming, c’est-à-dire sans avoir à acheter sa musique – qu’elle soit sur un support physique ou dématérialisée – via l’intermédiaire d’un abonnement donnant accès à une base de données musicale en ligne (Beatport, SoundCloud, etc.), nécessitant donc une connexion Internet.

C’est à contre-courant de ces avancées proposées par les grandes marques que de plus en plus de DJ se voient (re)venir avec des bacs de vinyles sur scène (ou ne les ont jamais quittés).

Plusieurs raisons à cela.

Ralentir la consommation de musique

A une époque où le public se lasse rapidement des morceaux et incite donc les producteurs à sortir de la musique de plus en plus vite et en plus grosses quantités, les DJ finissent par télécharger massivement de nouveaux morceaux au point de ne plus vraiment savoir ce qu’il y a dans leur clef USB. Déjà en 2007, Ricardo Villalobos avertissait de ces travers :

Nous allons dans la mauvaise direction […] les gens réclament toujours plus de musique, mais celle-ci n’est plus qu’un ensemble de chiffres, sans noms ni paroles. Plus de noms, plus de paroles, seulement du téléchargement.

Presque 20 ans plus tard, Boombass lui donnera raison au micro de « A la régulière » sur France Inter :

Aujourd’hui j’ai un disque dur avec 11 000 morceaux dessus mais je ne connais plus un seul nom de ce que je joue

Revenir au vinyle, c’est prendre le temps d’aller acheter sa musique chez un disquaire ou de la commander en ligne sur des plateformes spécialisées (Discogs par exemple). Cela engage donc un investissement physique et financier qui induit mécaniquement une consommation moindre, une collection plus petite – ou, à minima qui grandit moins vite – et donc une connaissance plus approfondie des morceaux qui la composent. D’ailleurs, pour Jane Fitz, jouer avec une clef USB donnant accès à une quantité trop importante de musique n’est qu’un facteur de confusion et de chaos et se retrouve bien mieux avec ses bacs de vinyles :

Si je débarquais avec une clé USB contenant 10 000 morceaux, ce serait la catastrophe : chaos, panique, indécision totale.

Aujourd’hui, acheter un vinyle coûte cher : à plus de 10€ l’EP, auquel il faut parfois rajouter les frais de port dans le cas où le disquaire local ne distribue pas le disque, c’est à la fois un frein à l’accès de la musique et en même temps une opportunité vers une consommation plus raisonnée. Cela incite à mieux choisir ses disques et donc permet aussi de mieux les connaître, favorisant une expérience du djing plus proche de sa musique et permet mécaniquement de mieux servir le dancefloor.

Faire découvrir des musiques inconnues

Dans la musique électronique, et principalement dans les scènes underground, le rôle du DJ consiste en partie à jouer des morceaux que le public ne connaît pas. Aujourd’hui, le public a accès à toutes les plateformes de streaming et, par conséquent, aux musiques qui sortent, l’un des principaux moyens pour les DJ de jouer des morceaux inconnus réside dans leur capacité à dénicher des tracks unreleased – c’est-à-dire non publiées – mais cela implique souvent d’être un DJ déjà bien en place pour recevoir les promos des producteurs avant les sorties officielles. Les DJ locaux ou de moindre notoriété tendent à être quant à eux plus limités et à devoir se cantonner aux sorties au même titre que le public. Jouer des vinyles permet de s’extraire de ce cercle-ci en allant dénicher des musiques qui n’existent potentiellement pas sur les plateformes : soit parce qu’elles proviennent de label qui font le choix de ne pas sortir les productions sous format dématérialisé (“c’est pourquoi, en sortant des disques vinyles, je considère ma démarche comme une forme de protestation” – Villalobos) ou bien parce qu’il s’agit de musiques sorties bien avant l’apparition des plateformes de streaming et qui ne sont par la suite pas publiées en ligne. Cela laisse donc la possibilité aux DJ de reprendre la main sur leurs sets et de revenir au véritable digging, à savoir cette capacité à trouver des sons que personne d’autre ne connaît et ainsi proposer un set qui se distingue véritablement de celui de leurs pairs.

C’est dans cette dynamique que Lena Willikens, dans une interview pour The Vinyl Factory, explique que se rendre dans des disquaires et leur demander ce qui se fait localement est l’une des meilleures manières pour elle de découvrir des musiques qu’elle n’aurait jamais pu découvrir autrement : “Ils m’ont fait découvrir une musique incroyable de la scène locale – une musique sur laquelle je ne serais jamais tombée autrement.” à propos d’un disquaire à Medellin en Colombie.

Se distinguer des autres DJ

Pour d’autres, dans un contexte où de plus en plus de nouveaux collectifs apparaissent aujourd’hui dans la capitale et où certaines tendances sur les réseaux sociaux stipulent que “tout le monde peut être DJ”, notamment grâce à l’accessibilité technologique décrite précédemment, la maîtrise du DJing via le vinyle permet aussi de se distinguer de la masse. Pas de waveform, pas d’affichage du BPM, pas de repères visuels ou de possibilités de faire de boucles pour se rattraper, c’est un élément qui attesterait de la compétence du DJ à jouer sur ce support technique comme pour légitimer sa présence derrière le deck. Au fur et à mesure, les promoteurs de soirées mettent de plus en plus l’accent sur les sets vinyle (avec la mention vinyl only ou vinyl set) comme argument de vente de leurs événements. Comme si la technique prévalait toujours à la sélection musicale. Jouer sur vinyle est donc aussi devenu un élément marketing, de promotion, de différenciation. C’est là tout le paradoxe : d’abord symbole d’une émancipation des tendances et d’un retour aux sources, le vinyle est finalement devenu petit à petit un élément tendance qui sert à (se) vendre et nourrit toute une industrie à coups d’EPs et d’albums repressés mais c’est aussi toute une économie parallèle comme sur Discogs avec des disques d’occasion qui atteignent des prix stratosphériques sous l’effet de l’offre et de la demande et de la spéculation.

Mixer sur vinyle, parce que certains n’ont jamais arrêté 

Enfin, pour de nombreux DJ, c’est simplement le support sur lequel ils ont commencé et ne s’en sont jamais détournés, à l’instar de Nicolas Lutz :

le vinyle a été le premier format sur lequel j’ai découvert la musique, donc je me suis toujours senti très impliqué et obsédé par l’achat de disques et toute l’expérience de la recherche interminable dans les disquaires

Mixer sur vinyle relève donc d’une habitude qui n’a pas été perdue malgré l’apparition des technologies visant à simplifier la vie du DJ. Dans le même sens, Eris Drew explique qu’elle ne considère pas le vinyle mieux qu’un autre support, simplement comme celui avec lequel elle a commencé, avec lequel elle a toujours eu l’habitude de jouer et que dans un monde qui devient de plus en plus digital, cette connexion avec ses disques a de plus en plus de valeur à ses yeux, presque comme “une connexion avec la nature”.

Il ne faut pas non plus négliger, dans l’approche du mix sur vinyle, une dimension plus difficile à retranscrire avec des mots : la sensation physique de mixer, de ressentir et de manipuler directement la musique du bout de ses doigts. Poser un disque sur une platine, trouver le bon point de départ, retenir son vinyle avant de le lancer, ralentir ou accélérer sa rotation… autant de manipulations qui créent un rapport singulier entre le DJ et sa musique. Le disque n’est plus seulement un support de lecture, il devient un objet avec lequel on interagit physiquement, dont on ressent les mouvements et sur lequel chaque geste peut avoir une conséquence immédiate.

A cette dimension sensorielle s’ajoute une véritable exigence technique. Mixer sur vinyle nécessite de bien connaître ses disques, leur structure, leurs variations de rythme mais aussi de savoir mixer à l’oreille (être capable d’ajuster manuellement le tempo de deux morceaux, de synchroniser leurs rythmes et de maintenir cette synchronisation tout au long de la transition, sans les repères visuels ni les outils de synchronisation automatiques proposés par les équipements DJ actuels). Il faut donc écouter, anticiper, corriger, parfois se tromper et puis recommencer.

Cette approche laisse donc plus de place à l’imprévu, à l’imperfection, à la spontanéité.

Posséder l’objet

Pour poursuivre le propos d’Eris Drew, et à l’image des platines Pioneer DJ qui ont progressivement accompagné la dématérialisation de nos bibliothèques musicales, notre rapport à la musique a profondément changé : nous ne possédons plus nécessairement la musique que nous écoutons. 

Pendant des décennies, le vinyle et le CD ont constitué les principaux moyens de posséder physiquement un album ou un morceau. Acheter un disque, c’était acquérir un objet que l’on pouvait conserver, prêter, transmettre ou simplement retrouver des années plus tard dans sa collection.

Aujourd’hui, avec l’essor des plateformes de streaming, nous sommes passés d’une logique de possession à une logique d’accès. Nous payons un abonnement mensuel pour profiter d’un catalogue presque illimité, sans pour autant avoir la garantie de pouvoir écouter nos morceaux préférés toute notre vie. Un titre peut disparaître du jour au lendemain, pour des raisons juridiques, économiques ou par simple décision de son artiste ou de ses ayants droit. Notre bibliothèque musicale, aussi vaste soit-elle, ne nous appartient finalement pas.

À l’inverse, lorsqu’on achète un vinyle, le disque reste entre nos mains. Il n’est soumis ni à un abonnement, ni aux changements de catalogue d’une plateforme. Et au-delà de cette forme d’indépendance, il y a aussi le rapport à l’objet : la pochette, les visuels, les éventuelles notes qui l’accompagnent, les souvenirs associés à son achat. Autant d’éléments qui donnent au disque une existence propre, au-delà de la musique qu’il contient.

Posséder un vinyle, ce n’est donc pas seulement posséder de la musique. C’est aussi conserver une trace matérielle de notre rapport à elle.

Ce qu’il faut retenir ?

Comme bien souvent, la réponse n’est donc pas simple. Le vinyle est à la fois le symbole d’un autre temps, de la genèse de l’art du mix et du digging, cette recherche constante, chez le disquaire, d’une sonorité jamais entendue ailleurs. Mais il est aussi devenu un objet de consommation et de collection, porté par un marché florissant, alors même que le streaming domine largement nos habitudes d’écoute. C’est peut-être là que réside toute son ambiguïté. Le vinyle incarne une certaine idée de la musique électronique : celle du geste, de la recherche, de la transmission et d’une culture historiquement construite en marge des circuits dominants. Pourtant, il s’inscrit aujourd’hui pleinement dans les logiques commerciales qui traversent cette même scène. Finalement, le vinyle ne fait que refléter le grand paradoxe de la musique électronique et de sa culture, tiraillée entre héritage underground et reconnaissance mainstream, entre passion et marketing.

En tout cas, on vous laisse sur une valeur sûre : ce mix d’Eris Drew pour Dekmantel en full vinyle qui est incontestablement une pépite.

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