Luxe, l’activisme sonore selon DE GHOST

Luxe, le premier album de l’artiste DE GHOST, nouvel alias du producteur suisse Sknail, est sorti au début de ce mois d’octobre 2021.

Luxe, premier titre de l’album éponyme de DE GHOST, a remporté le deuxième prix du Electron Festival Track Contest 2020. Cet album s’inscrit dans une ambiance electronica/ambient/glitch, et, comment mieux démarrer cet article que par une note de l’artiste lui-même.

Dans un futur proche, le luxe sera de fréquenter des “bars à air pur”. Quand l’atmosphère de cette planète surchauffée sera saturée de CO2, on dégustera à prix d’or de l’air pur “comme avant” dans des clubs hyper selects. Les bonbonnes contenant le rare et précieux nectar auront remplacé les seaux à champagne.

DE GHOST
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Un édifice sonore hétéroclite

Par des basses rythmées comme sur Reflections ou Presence, des nappes aériennes évasives sur Luxe ou Breathing, ou encore des rythmiques drum and bass sur Memories et Axis, cet album surprend encore et encore, s’inscrivant dans une dynamique fortement hétéroclite. Loin des clichés attribuant à la musique ambient une saveur unique dont le style ne saurait se défaire, les morceaux s’enchainent, mais ne se ressemblent pas. En effet, toutes ces sonorités, aussi éloignées puissent-elles être les unes des autres, sont avant tout guidées par un même fil conducteur donnant une vraie cohérence à l’ensemble. A cheval entre l’ambient, le glitch et la minimale, le caractère aérien de l’album se fait ressentir tout au long des quarante-quatre minutes de l’écoute, qui s’annoncent dès le premier morceau propices à une profonde introspection.

Par Axis, DE GHOST s’autorise à explorer de nouvelles textures, plus pesantes, qui ne laisseront pas vos oreilles indifférentes. Les sonorités jazz habituellement travaillées par l’alter ego de l’artiste, Sknail, se retrouvent avec grand plaisir dans Celsius, l’un des morceaux les plus rythmés de l’album. Les nappes synthétiques, parfois accompagnées par des rythmiques mises quasiment systématiquement au second plan, sont propices à une douce rêverie dont l’objet est à redéfinir à chaque écoute.

Tout au long de l’album, un sentiment de flux et de reflux se fait ressentir, telle notre propre respiration, variant en fonction de l’humeur et du timbre que chaque morceau nous propose. Avec « Luxe » DE GHOST énonce une histoire chronologique dont Breathing est le point culminant, l’extase de la divine bouffée dans un monde désormais dénué de la plus précieuse des ressources, l’air. Assis sur le canapé blanc présent sur la pochette, l’auditeur respire enfin. Envahit par un sentiment intense de décontraction – évoquant l’effet d’une drogue administrée dans une salle de shoot – le temps et l’espace se dilatent au profit d’un répit artificiel.

Un besoin vital devient-il une drogue lorsqu’on ne peut plus y subvenir naturellement ? Il semblerait que oui.

La cover de Luxe, réalisée par l’artiste multimédia américain ENO.

Faire évoluer les mentalités par l’art

Force est de constater que l’ambiance de cet album présente un paradoxe assumé. En effet, celui-ci dénonce une société en déclin écologique par le biais d’une musique imprégnée de sonorités digitales, froides, propres à l’Homme, qui représente au fond le centre du problème. Ainsi, enchaînant profond malaise et légèreté décomplexée, nous assistons à une véritable remise en question de la part de l’artiste sur notre propre place dans la société.

L’ambient est un terrain de jeu, d’expression et de recherche formidable. Chaque élément est à sa place et joue un rôle bien précis dans un contexte, une histoire, et une globalité qui le dépasse. Le remarquable travail de spatialisation des différents éléments est très agréable, il apporte à l’album une dimension supplémentaire, l’ancrant toujours un peu plus dans notre réalité auditive.

A la fin du dernier morceau Vortex, l’album tire sa révérence par un son similaire à celui du débranchement d’un appareil électronique. Telle l’ouverture d’une dissertation réussie, « Luxe » tente-t-il de nous interroger ? Est-il temps de nous débrancher nous-mêmes d’un rêve monté de toute pièce ? D’un rêve conduisant utopiquement à gloire, richesse et abondance, alors même qu’il est aujourd’hui su de tous que celui-ci n’a d’autre finalité que de nous conduire dans un précipice ? Saurons-nous réagir à temps ? Saurons-nous réaliser le poids des enjeux écologiques actuels auxquels l’humanité fait face ?

Loin d’avoir la prétention d’offrir des solutions concrètes, « Luxe » se veut néanmoins acteur d’une prise de conscience, et c’est une réussite. La musique est une discipline permettant de procurer à l’auditeur un large panel d’émotions et de ressentis qu’aucun mot ne saurait décrire. Plus largement, dès lors qu’il est mis au service d’une cause noble, l’art est un formidable média pour faire évoluer conjointement sociétés et mentalités. Cet album fait parti de ceux qui dépassent leur unique fonction de divertissement, de ceux qui osent proposer une vision alternative, de ceux qui osent dénoncer par la musique un système obsolète qui ne demande qu’à évoluer.

Cet album est une réussite, n’hésitez pas à vous aussi vous autoriser à prendre une grande bouffée d’air frais en l’écoutant.

Novopol, pour Meet and Greet

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